Protégez-les enfants, c’est aussi la mission du planning

Couverture colorée du livre de Gabrielle Richard, Protéger nos enfants qui parle de l'adultisme.

Gabrielle Richard est sociologue et chercheuse, spécialiste des questions de genre et de sexualité. Dans Protéger nos enfants, elle interroge « la rhétorique de la protection des enfants » par les adultes. A travers le regard de jeunes queers, elle questionne, via l’adultisme, la place laissé aux plus jeunes dans notre société.

L’adultisme

L’adultisme, concept forgé notamment par des militant·es des droits de l’enfant et repris par plusieurs chercheur·ses en sciences sociales. Cela désigne un système de pouvoir qui hiérarchise les relations entre adultes et jeunes, au profit des premiers. Ce n’est pas seulement une série d’attitudes condescendantes ou autoritaires, mais un rapport structurel de domination. Il se manifeste dans les institutions (école, justice, santé, famille…), mais aussi dans les imaginaires : les enfants seraient immatures, naïves/naïfs , incapables de discernement par nature et donc pas dignes d’être pleinement écouté·es ou cru·es.

Ce regard « adultocentré » s’intériorise : on rit des émotions des enfants, on minimise leur colère, on les interrompt plus facilement, on parle à leur place, souvent avec l’intention « sincère » de les protéger. Mais ces comportements entrainent un refus de considérer les enfants comme des sujets politiques, porteurs de savoirs, capables de critique, d’intuition, de résistance.

Dans une société qui valorise tant la liberté, la démocratie et l’autonomie, il est urgent d’interroger la place paradoxale qu’elle réserve à ses plus jeunes membres.

Remettre en question nos privilèges d’adultes

Interroger l’adultisme, c’est aussi faire un pas de côté et reconnaître les privilèges implicites que confère le statut d’adulte. Cela signifie se demander : pourquoi une parole d’enfant serait-elle jugée moins crédible ? Pourquoi tant de décisions prises pour les enfants sans avec eux·elles ? Pourquoi leur consentement est-il si rarement recherché, même dans des gestes du quotidien ?

Ces privilèges ne sont pas que symboliques. Ils se traduisent au quotidien par un accès inégal à la parole publique, à la justice, à l’autonomie corporelle. De nombreuses·x enfants se voient imposer des gestes d’affection ou des soins médicaux sans qu’on leur demande leur avis. Les violences éducatives ordinaires – cris, humiliations, chantage affectif, punitions physiques – sont encore largement tolérées, alors qu’elles seraient inacceptables entre adultes.

Dans le champ militant, des collectifs comme Enfance Majuscule, Mouvement enfantiste, Nous Toutes, les luttes LGBTQIA+ jeunes ou les mouvements pour le climat posent aussi la question de cette parole reléguée : comment construire une société juste si une partie de la population n’a pas voix au chapitre sous prétexte qu’elle n’a pas encore atteint un âge arbitraire ?

Remettre en question ces privilèges, ce n’est pas renoncer à accompagner les enfants, ni nier leur besoin d’encadrement. C’est, au contraire, repenser cet accompagnement à partir de la confiance, du respect mutuel, et du droit pour chaque enfant d’être entendu·e, cru·e, et protégé·e – y compris contre les abus de pouvoir des adultes.

Écouter pour vraiment protéger

« Protéger les enfants », est souvent présenté comme une évidence. Pourtant, cette protection faites sans autonomisation peut devenir un outil de contrôle, voire d’invisibilisation. Protéger, suppose d’abord d’écouter, sans préjugés, sans surinterprétation, sans chercher à corriger la parole des premier·ères concerné·es.

Cette écoute passe par une transformation de nos pratiques éducatives et sociales : prendre le temps de demander l’avis des enfants sur ce qui les concerne, respecter leur non-consentement, créer des espaces où ils·elles peuvent parler en confiance, sans crainte de sanction ou de moquerie. Cela vaut pour les questions de genre, de sexualité, de santé, mais aussi pour leurs rêves, leurs colères, leurs doutes.

Les recherches en sciences de l’éducation, en psychologie sociale ou en sociologie montrent qu’une écoute active et sincère favorise le développement de l’estime de soi, la capacité à faire des choix éclairés, et à demander de l’aide en cas de danger. Ce que des militant·es jeunesse appellent une posture d’« allié·e adulte » : être à leurs côtés, sans se substituer à elles·eux.

Adultisme et culture de la violence

En effet, au bout de la chaine de cette domination adulte qui s’exerce notamment sur les corps des enfants, se trouve « l’asservissement » à un ordre familial et social. Et tout au bout de cet asservissement, peuvent se trouver les violences physiques, les violences sexuelles, et l’inceste, « manifestation condamnée de l’adultisme », mais « rendu possible par la culture de l’adultisme ».

Rappelons qu’au sein même du « lieu censé protéger les enfants vulnérables », la sphère familiale, « un homme sur huit et une femme sur cinq ont vécu des violences quand iels étaient mineur·es ».

C’est le constat que partage la Ciivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants), qui alerte sur l’ampleur massive de ces violences : en France, 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année. Et dans plus de 80 % des cas, l’agresseur est un membre de la famille ou une personne proche. La Ciivise insiste sur la nécessité d’un changement de culture, pour passer d’un système de silence et de déni à une société de protection et de justice.

La culture de l’inceste et la culture du viol

Dans ce cadre, on peut parler de la culture de l’inceste, qui repose sur des mécanismes similaires à ceux de la culture du viol. La culture du viol désigne une société où les agressions sexuelles sont banalisées, minimisées ou justifiées, et où la responsabilité des violences repose toujours sur les victimes plutôt que sur les agresseurs. L’inceste, dans ce contexte, devient une transgression possible dans un environnement où le pouvoir des adultes sur les enfants ne se réinterroge pas et où le consentement des enfants reste ignoré ou nié.

Nous devons remettre en question cette logique de pouvoir, de domination et de silence autour de l’inceste. Pour que les victimes trouvent des espaces pour se défendre et être protégées. Cette réflexion nous invite à nous poser des questions difficiles : comment les enfants peuvent-ils se défendre contre des violences commises par des figures d’autorité, et comment briser les mécanismes de domination qui perpétuent ces abus ?

Pour conclure

La lecture de l’ouvrage de Gabrielle Richard, nous rappelle que « protéger nos enfants » c’est d’abord « apprendre à mieux les écouter ». Les récentes actualités dans différents milieux scolaires, ne peuvent que lui donner raison. Plus que jamais il y a urgence à questionner les mécanismes de domination systémiques à l’œuvre dans nos représentations de l’enfance, à « refuser l’idée que les personnes sachantes sont uniquement les adultes ». Pour une raison simple : que le pouvoir ne l’emporte pas sur la protection, pour que protéger les enfants n’aboutisse pas à les mettre en danger.

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